Première ascension en libre d’une cordée féminine au Cerro Torre

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C’est la troisième saison à la suite que je retourne en Patagonie argentine, plus exactement à el Chalten, petit village aux pieds de montagnes impressionantes comme le Fitz Roy et le Cerro Torre. Pour moi, être ici, c ‘est un peu comme revenir à la maison. Je suis heureuse de retrouver tous mes amis et la vie argentine.

Cette fois-ci je viens avec un grand rêve: grimper le Cerro Torre. Il y a trois ans avec Laure Batoz j’avais du faire demi-tour deux longueurs sous le sommet. Depuis, celui-ci est resté dans ma tête. L’année passé, malgré deux mois à el Chalten, aucun créneau méteo ne m’a permis de refaire une tentative. Le mauvais temps fait parti de la realité patagonienne,ne pouvant rien n’y changer, il faut savoir l’accepter.

Mais cette fois-ci, nous avons plus de chance. La météo est assez bonne et quelques jours après être arrivé à el Chalten, apparait déjà un créneaux de beau. Avec Nastja Davidova, une copine slovène, nous profitons de ces jours sans vent pour faire la voie Claro di luna jusqu’au sommet de la St Exupéry. Une voie incroyable de 20 longueurs de granite parfait.

De retour à el Chalten après trois jours en montagne, Christina Huber, une copine de l’équipe nationale d’alpinisme allemande, nous rejoint. De nouveau les analyses des différentes cartes météorologiques recommencent. La météo n’est pas stable et les différents modèles que nous consultons ne s’accordent pas. Dans l’incertitude, nous décidons  de faire notre sac pour être prêtes à partir dès que le climat le permetrait. Nous hésitons quand au jour du départ, comment optimiser au mieux les prévisions? Et comment les interprêter au plus juste? Finalement après quelques jours, un crénaux nous semble assez bien pour faire une tentative.
Le premier jour, nous marchons jusqu’à la Playita, un endroit sous le paso Marconi, bien protégé du vent qui ressemble à une plage. Le lendemain nous commençons de nuit en direction du paso Marconi, un col représantant la porte d’entrée vers le hielo continental, énorme entendue de glace exposée aux tempêtes de la Patagonie. Nous sommes donc particulièrement surprises du soleil et surtout de l’absence de vent qui nous acceuille dans la solitude de ces glaciers. Nous marchons des heures et des heures à plat jusqu’à apercevoir enfin le Cerro Torre, qui s’étend majestueux dans le ciel bleu. Cette image nourrit  notre motivation d’y grimper.
Le soir, nous installons notre petite tente dans le circulo de los altares au filo rosso, sans vent. Puis le lendemain, nous partons en direction du col de la esperanza. L’itinéraire alterne des parties en glace et d’autres en rocher, ce qui implique déjà de grimper. Une fois au col, nous rencontrons une autre cordée. Ce sont nos amis slovènes Luka Kranjc, Luka Lindic et Tadej Kriselj, qui ont traversé le Cerro Adela et grimpent maintenant avec nous au bivouac sous l’Elmo. Le bivouac est vraiment confortable et une super atmosphère s’installe: grâce au slovènes nous avons de la musique et encore une fois,le vent est absent. Nous avons  presque du mal à nous imaginer au Cerro Torre, cela parraît irréelle.

Le lendemain nous attaquons finalement la grimpe. Il fait encore nuit pour les premieres longueurs. La formation de neige pour acceder au sommet de l’Elmo, nécessite l’ utilisation des ailettes de nos piolets. Ceci nous aide à passer les passages de neige vertical et d’un côté nous rassure un peu: nous ne les avons pas transportées pour rien sur l ‘approche.

Nous attaquons les longueurs de mixte encore de nuit. Grand avantage pour notre cordée,  connaissant déjà une grande partie de la voie, l’itinéraire ne pose pas de problème. Un peu plus tard le ciel se transforme en rose et la vue est magnifique: nous sommes entourées par une mer de nuage de laquelle emmergent quelques sommets. Ce spectacle se transforme encore et l’ombre du Cerro Torre apparait sur les nuages et est entouré par une auréole. Un moment magique. Loins en dessous de nous, nous apercevons les trois slovènes qui traçent leur chemin à travers des formations dingues de neige et de glace.

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Nous avancons vite en grimpant en réversible jusqu’au headwall: la partie la plus raide de la voie. Christina attaque cette longue longueur de 90° sans hésiter et l’enchaîne. Je suis et quand j’arrive au relais, nous nous regardons avec un grand sourire, nous avons toutes les deux lutté contre l’acide lactique qui nous gonflait les bras et enchainé cette longueur raide. Mais ce n’est pas fini. Maintenant suivent les trois champignons sommitaux du Cerro Torre. Une première longueur très, très longue nous mène sur une épaule depuis laquelle nous apercevons pour la première fois le Fitz Roy. C’est aussi notre seule relais au soleil et nous profitons un peu de sa chaleur. C’est ici que j’avais dû faire demi-tour il y a deux ans avec Laure. Mais cette fois-ci nous continuons notre chemin vers le haut. La prochaine longueur est constituée par un tunnel. C’est impressionant de grimper dans ce tube bleu brillant de glace. A la fin la vue s’ouvre sur la dernière longueur, la longueur mythique qui constitue souvent le crux de la voie. Mais avant il faut encore faire une traversée exposée pour arriver au pied d’un mur de neige vertical (peut- être même un peu déversante) qui constitue cette dernière longueur. J’attaque les derniers mètres qui nous séparent du sommet et mes piolets s’enfoncent dans la neige, glissent et éventuellement tiennent pour que je puisse me stabiliser un peu. Je monte centimètre par centimètre avec prudence pour ne pas glisser dans cette neige instable. Heureusement la longueur avait déjà été grimpée plusieurs fois cette saison et nous trouvons des traces qui aident à franchir ce dernier champignon de neige. Après environ huit metres, je trouve de la glace, elle n’est toujours pas bonne, mais permet de mettre une broche qui aide au moins psychologiquement. Je continue à monter jusqu’à atteindre un tunnel dans lequel j’arrive à me coincer. Je pense directement à Christina qui va devoir passer cette cheminée de glace avec notre sac à dos…pas évident.

Et puis nous nous retrouvons sur le sommet du Cerro Torre avec une vue et une météo incroyable. Nous sommes très heureuses, mais nous savons aussi qu’il nous reste encore une longue descente. A l’horizon nous pouvons observer el Chalten, nous sommes loins d’être arrivées.

Pendant la descente nous croisons nos amis slovènes et aussi Marc-André Leclerc, un ami canadien qui est en train de franchir la voie cork-screw en solo. Une fois arrivées à notre bivouac sous l’Elmo nous faisons vite fondre de la neige pour hydrater un peu nos corps fatigués avant de continuer notre descente jusqu’au circulo de los altares où nous arrivons vers une heure du matin. Nous installons notre tente pour vite cuisiner quelque chose, dormir une heure et continuer notre chemin. Du vent fort est annoncé à partir de midi et nous voulons être loins du glacier quand çela arrivera. Mais à notre surprise le vent est déjà assez fort quand nous commençons à marcher encore de nuit. Une fois sortie du Circulo de los altares, le vent a encore forcit et pour retourner au paso Marconi,il va falloir marcher contre pendant plusieurs heures. Des doutes apparaissent:”Est-ce qu’on va réussir à marcher quatre, cinq heures face au vent? Et que se passera t-il si le vent se renforce? Est-ce qu’on va être capable de franchir le col?…”

Finalement nous décidons de passer par le paso del viento, car nous aurons le vent dans le dos. Par contre nous ne connaissons pas l’itinéraire et notre copie de carte n’est pas très bonne. Nous nous sommes donc perdues au milieu d’énormes crevasses, en cherchant par où descendre du glacier. Le vent devient de plus en plus fort et nous perdons beaucoup de temps à chercher le chemin. La peur s’installe un peu, car nous ne savons pas s’il va être possible de monter jusqu’au paso del viento avec ces raffales si fortes qu’elles nous forcent à nous arrêter plusieurs fois. En plus il serrait impossible de monter une tente dans ces conditions. Nous continuons donc en luttant et en expérimentant la force du climat patagonien. Le chemin nous mène à travers plusieurs moraines et nous sommes très contentes quand nous arrivons finalement au col, qui est calme. A partir de là le chemin est interminable. Dans notre imagination ce n’était plus que de la descente, mais ce n’est pas la cas. La réalité cruelle est celle d’un chemin qui remonte encore plein de fois. Nos dos et pieds commençent à faire de plus en plus mal, mais nous ne voulons plus nous arrêter. Nous marchons alors des heures et des heures en continuant malgré la nuit. Nous sommes prises dans une sorte de délire où la seule chose qui existe est de mettre un pied devant l’autre sans s’arrêter. Nous arrivons à une heure du matin à el Chalten après avoir marcher 20 heures et dormi seulement une heure depuis 48h. Nous sommes épuisées, mais très, très heureuses. Nous avons realisées un grand rêve.
Merci à Mammut, Marmot et Katadyn de nous soutenir dans ce projet.

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